TENIR LE TEXTE AVEC LA MARIONNETTE

II. Quelques observations sur la manipulation
au service de l'interprétation d'un texte





Donner l’illusion qu’une marionnette parle, c’est réapprendre à parler avec elle, revisiter les rythmes et les sons du langage.
Pour déléguer la parole à une marionnette, il faut lui communiquer l’énergie la plus crédible.
Ni trop – l’agitation détruit l’illusion de la pensée et de la parole –
Ni trop peu – l’interprète ne doit pas émettre le texte sans se soucier d’animer la marionnette, de lui donner pulsions et mouvements qui permettront au spectateur d’écouter la marionnette et non pas son manipulateur –
L’étude est double : la manipulation doit être synchronisée avec le texte, mais, celui qui émet le texte doit avoir le souci de redonner au langage des valeurs justes, quitte à étirer le phrasé et à bien choisir lui même dans la langue, les temps forts, les syllabes longues et les syllabes courtes, les consonnes d’appui. La marionnette réfléchit, respire en parlant et elle prononce d’autant plus fermement que son visage est impassible. Tout cela, selon les capacités techniques de chaque type de marionnette.
En effet, des constructions techniques différentes correspondent à un répertoire de gestes au service de la parole. Seules, l’intuition et l’expérience permettent au marionnettiste de choisir (ou d’inventer) la bonne construction et le degré de précision esthétique que l’analyse du texte suggère. Le marionnettiste est sûrement un grand lecteur….quelques fois même il se met à écrire, ou il invite les auteurs à venir manipuler.

  1. La marionnette à gaine
D’origine italienne, c’est « la porteuse de verbe » par excellence.
L’énergie du manipulateur, décentrée, chemine par le bras, pour passer directement dans l’index (dont la dernière phalange porte la tête), le pouce et le médium (qui permettent d’animer les bras de la poupée).
Cette technique de manipulation est récente. Jusqu’à la fin du 18ème siècle, les marionnettistes manipulaient la tête par l’intermédiaire d’un « maillet » ou bâton court. Ainsi les Polichinelles très lourds ne peuvent être animés que de la sorte. Cependant l’introduction de l’index dans la tête permet à la marionnette des pulsions faciles vers l’avant pour souligner un « oui » ou toute affirmation. La négation contraire, produite par la rotation droite-gauche (ou gauche-droite) de tout l’avant-bras à partir du coude entraîne, en principe tout le corps de la poupée. Une infinité d’inclinaisons intermédiaires et l'économie des mouvements de bras ouvrent un large champ d’expression et déterminent la finesse de la manipulation.
Une première définition de la grammaire de "manipulation" à été tentée par Gervais au début du 20ème siècle pour l'entraînement musculaire des manipulateurs. La méthodologie de la manipulation appliquée à l'interprétation du texte est un des sujets de préoccupation des marionnettistes contemporains, et au Théâtre du Fust en particulier. La marionnette à gaine est le meilleur outil d'apprentissage et des exigences de la justesse en l'interprétation. La marionnette à gaine la plus connue est la marionnette traditionnelle lyonnaise (Guignol, Gnaffron et autres personnages). Autrefois, en fût de tilleul, très lourde, elle peut être maintenant construite de manière plus légère et plus maniable, bien que le respect de l'anatomie de la main reste une contrainte esthétique à magnifier.

  1. La marionnette à tringle
Maintenue par une tringle de métal à travers la tête, cette marionnette possède un corps complet et des jambes animées soit par inertie soit par un fil, ou deux. C’est l’ancêtre de la marionnette à fils – vers 1850 des marionnettistes italiens ont l'idée de remplacer la tringle dans la tête par 2 fils d'oreilles et 2 fils d'épaule permettant ainsi aux personnages, le fameux épaulé de la danse classique - . Le théâtre du Fust a étudié une marionnette à tringle fixée au bas de la nuque des personnages, pour diverses raisons esthétiques (et de manipulations dans les éclairages contemporains.)
La tige de métal permet une transmission presque directe des impulsions données par le manipulateur et nous paraît plus apte que la marionnette à fils à servir un texte avec énergie. La marche peut être assez rapide et enrichit le texte de bon déplacements dynamiques dans l'espace. Elle permet de « servir » les textes dans lesquels la présence du sol a une grande importance.


  1. La marotte à tiges.
Manipulée par « en-dessous », comme la marionnette à gaine, elle laisse plus de liberté pour reproduire ou déformer le corps humain. Adoptée au début du 20ème siècle sous l’influence de certaines marionnettes orientales, elle est, comme la marionnette à gaine, portée et décentralisée par le bras du manipulateur (donc en énergie directe). Le bâton de manipulation qui soutient la tête, permet en général de la dissocier du corps, pour lui faire exprimer la négation sans entraîner les épaules. Une fine tige de métal fixée au poignet, libère la relation main-visage et main-corps.
Bien qu’il ne faille pas abuser des gestes de bras, la variété d’attitudes en fait un outil d’expression très intéressant.


  1. La manipulation dites « sur table » et « à vue ».
Les scénographies contemporaines et l’évolution du public dans son appréciation du théâtre de marionnettes, ont rendu de plus en plus familière la manipulation « sur table », la plupart du temps avec le manipulateur "à vue", du spectateur. C’est, pour l’amateur ou le comédien professionnel, la technique d’apprentissage de la manipulation la plus immédiate : le corps de la marionnette est généralement complet, et la gestion de ses mouvements est facilitée par la proximité du manipulateur au côté de son personnage (ou placé juste derrière lui). Cela résout également les problèmes d’accessoires, puisqu’on à fait accepter au spectateur la présence du manipulateur agissant pour la marionnette.
Cependant, l’attention du spectateur, lors de la prise de parole de la marionnette est d’autant plus difficile à gérer : c’est bien de la tête et du corps de la poupée que le texte paraît être émis, alors que le manipulateur qui l'émet reste dans le champ visuel. Cette marionnette « d’apprentissage facile » est en réalité de la plus grande exigence en maîtrise de la respiration, de la diction, et du phrasé mais aussi du regard et de l'énergie. Le manipulateur doit se faire oublier et littéralement passer dans sa marionnette sauf lorsqu'il revendique sa propre présence en dédoublement de son personnage. En pratique, un vêtement noir ou sombre uni est toujours préférable à un pull jacquard !
L’expérience de la manipulation « sur table », associée à la langue française pourra se révéler la plus abordable, mais exigera pour donner toute son efficacité la plus grande vigilance du manipulateur.


Juillet 2000


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